La Francophonie traverse aujourd’hui une crise silencieuse mais profonde. Dotée d’un potentiel humain, géographique et culturel considérable (plus de 320 millions de locuteurs, une présence sur tous les continents, des États jeunes et dynamiques) elle demeure pourtant marginale dans les grands équilibres de la gouvernance mondiale. Cette situation n’est ni fatale ni irréversible. Elle résulte d’un défaut de vision stratégique, d’une gouvernance trop prudente et d’une conception excessivement culturelle de ce qui devrait être un véritable projet de puissance.
I. La Francophonie à la croisée des chemins
L’Organisation internationale de la Francophonie s’est historiquement construite comme un espace de coopération linguistique, éducative et culturelle. Cette vocation initiale, légitime et nécessaire, ne suffit plus dans un monde structuré par des blocs d’influence, des normes juridiques concurrentes et des rapports de force économiques assumés.
À l’heure où l’anglosphère impose ses standards juridiques, financiers et technologiques, où les puissances émergentes investissent massivement dans le multilatéralisme stratégique, la Francophonie ne peut demeurer un simple forum de bonnes intentions. Elle doit devenir un acteur normatif, un pôle de stabilité juridique et un espace économique structuré.
II. Construire une puissance normative francophone
Le premier levier de relance réside dans la réaffirmation du français comme langue de production du droit et de la norme. La Francophonie dispose, à cet égard, d’un avantage comparatif décisif : nombre de ses États partagent des traditions juridiques inspirées du droit civil, de la codification et de la rationalité institutionnelle.
Il convient dès lors de structurer un corpus de principes juridiques francophones (État de droit, sécurité juridique, indépendance des juridictions, régulation éthique du numérique),
promouvoir le français comme langue de travail dans l’arbitrage international, la médiation et la régulation économique et fédérer les cours suprêmes, conseils constitutionnels, universités et barreaux autour d’une doctrine juridique francophone cohérente et visible.
La Francophonie doit redevenir un lieu où s’élabore le droit, et non un simple espace où il se traduit.
III. Fonder un pilier économique crédible
Aucune influence durable ne peut exister sans base économique. La Francophonie doit assumer une ambition claire : devenir un espace économique de confiance, fondé sur la prévisibilité juridique, la formation des élites et l’investissement productif.
Cela implique la création d’outils financiers francophones orientés vers les infrastructures l’éducation et la transition numérique, l’instauration de mécanismes de reconnaissance mutuelle des diplômes et qualifications professionnelles et la constitution d’un réseau d’affaires francophone favorisant les investissements croisés, notamment entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie du Sud-Est.
Une telle dynamique permettrait de rompre définitivement avec l’image d’une Francophonie tournée vers son passé plutôt que vers son avenir.
IV. Le leadership : une question centrale et trop longtemps éludée
Toute refondation institutionnelle exige une incarnation politique forte. La Francophonie souffre aujourd’hui d’un déficit de visibilité et d’autorité symbolique. Le choix de sa direction est donc déterminant.
À cet égard, l’hypothèse d’une prise de responsabilité par Justin Trudeau mérite d’être examinée sans préjugés.
Ancien chef de gouvernement d’un État profondément bilingue, disposant d’une crédibilité internationale établie et d’une image détachée de toute nostalgie impériale, il présente plusieurs avantages stratégiques : une neutralité géopolitique relative, particulièrement appréciable pour les États africains et asiatiques, une parfaite maîtrise des codes diplomatiques contemporains et une capacité à positionner la Francophonie non contre l’anglosphère, mais comme un espace de médiation et d’équilibre.
Un tel leadership devrait toutefois s’inscrire dans une gouvernance collégiale renforcée, afin d’éviter toute personnalisation excessive et de garantir la représentation équilibrée des différentes régions francophones.
V. Pour une Francophonie de puissance, non de nostalgie
La Francophonie ne doit ni se définir contre le monde globalisé, ni se dissoudre en lui. Elle doit offrir une alternative crédible, fondée sur une langue de précision, une tradition juridique exigeante et une vision humaniste de la mondialisation.
Redevenue puissance normative, espace économique structuré et acteur diplomatique cohérent, elle pourrait jouer un rôle central dans la régulation du XXIᵉ siècle. À défaut, elle restera ce qu’elle est trop souvent perçue comme étant aujourd’hui : une promesse inachevée.
L’enjeu est donc clair : refonder la Francophonie, non pour préserver un héritage, mais pour exercer une influence. C’est à cette condition seulement qu’elle redeviendra une force qui compte.
Parvèz Dookhy
Avocat à la Cour de Paris
Docteur en Droit en Sorbonne
